TSUGE Yoshiharu naît en 1937 à Tôkyô. Il est élevé par sa mère
dans des conditions difficiles, en l'absence d'un père
prématurément disparu. Après l'école primaire, il doit travailler
et exerce différents petits métiers (distributeur de journaux,
livreur de nouilles...). TSUGE est un adolescent perturbé, mal dans
sa peau. A 14 ans, il s'embarque clandestinement dans un cargo à
destination des Etats-Unis, mais il est découvert par les
garde-côtes, avant même sa sortie des eaux territoriales.
A 16 ans, il fait ses débuts dessinant pour des librairies de prêt,
marché parallèle à la grande édition mais qui disparaît dans la
décade suivante et le laisse sans emploi. Comme la plupart des
japonais de cette génération, il a souffert du désastre économique
après la 2e guerre mondiale mais sa situation fut à l'extrême car
il a dû vendre son propre sang pour survivre. Balançant ainsi
constamment entre pauvreté et dépression, il fit une tentative de
suicide.
C'est Garo, magazine qui tirera la bande dessinée du
carcan de la publication pour enfants et se portera à l'avant-garde
de la bande dessinée des années soixante, qui lui donne une
nouvelle chance. Dans le numéro de 1965, l'éditeur lui lance un
appel : « Monsieur Tsuge Yoshiharu, veuillez nous contacter ». Dès
lors, c'est dans ces pages qu'il présentera les bandes dessinées
que la critique portera au rang de chefs-d'œuvre.
Tsuge cherchait le moyen de s'affranchir de la structure narrative
généralement de mise, c'est-à-dire celle établie après-guerre par
Tezuka Osamu, et reposant sur l'impératif explicite d'une
introduction, d'un développement et de son dénouement. Il y
parvient avec la réalisation du Marais, récit de treize planches
sans véritable intrigue. En fait, le sens que l'on pourra trouver
dans la plupart de ses bandes dessinées ne s'affiche pas simplement
dans la relation entre les faits relatés. Il se noue plutôt dans
celle qui lie un personnage à son environnement.
De 1966 à 1976, Tsuge voyage à travers le Japon. Il affectionne les
lieux aux dimensions réduites, certains quartiers urbains peu
habités, faubourgs, villages de montagne, petits ports de pêche ou
stations thermales inconnues des guides touristiques. C'est là
qu'il puise la matière de ses récits. Ses personnages confrontés à
des événements plus ou moins insolites évoluent dans des cadres en
tout point semblables à ceux de la société japonaise. Il arrive
qu'ils s'y sentent étrangers ou bien à leur aise mais leur espace
n'est pas un décor gratuit.
Les bandes dessinées de Tsuge ont été divisées en trois catégories
: les unes relèvent de ce que l'auteur appelle lui-même « les
récits de voyage » et qui regroupent celles retraçant des
rencontres en quelques lieux de l'archipel. Il en va ainsi pour
certaines qui ont fait ses premiers succès mais on pourrait aussi
bien citer Hatsutake gari [La cueillette des champignons]
(Garo, avril 1966) ou Tsuya [La veillée funèbre] (Garo,
mars 1967). Viennent ensuite celles qui sont nées des rêves de
l'auteur et dont l'atmosphère est assez surréaliste. Outre La vis,
Gensenkan shujin [Le patron du Gensenkan] (Garo, juillet
1968) en fournit aussi un bon exemple. Enfin, il y a les bandes
dessinées publiées dans les années 70 et 80, au caractère
autobiographique prononcé, telles que Ô ba denki mekki
kôgyôsho [L'usine d'étamage d'âba] (Manga Story, avril 1973)
ou Shônen [Jeunesse] (Custom Comic, juillet 1981).
La carrière de TSUGE a souvent été interrompue à cause de sa
dépression. Il a néanmoins rédigé des recueils de ses rêves et
illustré des ouvrages sur ses voyages à travers le Japon.
Actuellement, il ne dessine quasiment plus. Néanmoins son œuvre
connaît une grande postérité. TSUGE n'est certes pas un auteur
grand public, mais dès 1968, ses histoires ont été publiées en
recueils et sont constamment rééditées depuis. Son œuvre touche
sans cesse de nouvelles générations de lecteurs et de créateurs, et
la critique est unanime sur son inestimable importance. Deux de ses
histoires ont été portées à l'écran pour le cinéma. Munô no
Hito (L'Homme sans talent, publié en 1985), a notamment été
réalisé en 1991 par TAKENAKA Naoto et a reçu le prix de
l'Association internationale des critiques au festival du
cinéma.
Au japon, TSUGE est invariablement présenté dans les médias avec le
mot Ishoku, qui signifie " unique ", ou Kisai, qui peut se traduire
par " génie singulier "...
(Sources biographiques : Béatrice Maréchal et Julien Bastide.)